Gustave Moreau, le chemin oublié

Gustave Moreau, Chemin de croix de Decazeville, 6ème station, 1859, détail, © RMN
Gustave Moreau, Chemin de croix de Decazeville Station 11
Gustave Moreau, Chemin de croix de Decazeville Station 14 : Le corps de Jésus est mis au tombeau
Musée des Beaux-arts Denys-Puech Place Clemenceau 12000 Rodez
Du mardi au vendredi de 10h à 12h et de 14h à 18h Samedi et dimanche de 14h à 18h Fermeture hebdomadaire le lundi.
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Dates: 
Vendredi, 28. Juin 2013 - 10:00 - Dimanche, 17. Novembre 2013 - 18:00

Gustave Moreau (1826-1898) a eu comme maître Delacroix avant de se lier d’amitié avec Théodore Chassériau dont l’influence l’a profondément marqué. En 1857, il part pour l’Italie où il rencontre Degas et Puvis de Chavanne. Il étudie et copie les grands maîtres de la Renaissance : Léonard de Vinci, Boticelli, Carpaccio, Mantegna, Pérugin… Il s’approprie aussi le maniérisme.

Il revient à Paris en 1859 et il est encore dans une période de recherche picturale quand se présente l’occasion de réaliser le chemin de croix de Decazeville. Il vient de perdre son père qu’il aimait tendrement et il accepte probablement cette commande comme une offrande à la mémoire du disparu. Les quatorze toiles du chemin de croix, peintes dans l’urgence (chacune d’elle a été exécutée en quelques jours à peine, certaines ne sont pas achevées), marquent le point de départ de l’œuvre personnelle de Gustave Moreau. On y sent déjà toute son aspiration vers le sentiment du divin, sa quête d’une transcendance située au-delà des religions. Fasciné par les mondes anciens, religieux ou littéraires, Gustave Moreau s’est passionné pour la Bible et le Coran, puis pour les mythologies grecque, égyptienne ou orientale qu’il a mêlées sans retenue.

Le chemin de croix de Decazeville est assez austère si on le compare à ses oeuvres de maturité mais le talent du coloriste s’exprime déjà dans toute sa force et l’image ambiguë de la femme au charme énigmatique et cruel qu’il déclinera dans toute son oeuvre est déjà présente.

Ces quatorze toiles ne sont jamais sorties de l’église de Decazeville ; longtemps oubliées, attribuées à tort à des élèves de Gustave Moreau, elles ont été redécouvertes au début des années 1960 par Gilbert Bou. L’exposition Le chemin oublié permet pour la première fois de les présenter dans un musée et de les confronter à d’autres oeuvres de Gustave Moreau.

Pour en savoir plus

Lettre de Gustave Moreau à Eugène Fromentin

Paris, 18 octobre 1862

«… J’ai pour ainsi dire terminé ce Chemin de Croix. Je vous attends pour savoir à quoi m’en tenir sur la suffisance de l’exécution. Et je serai tout prêt (hélas) à retravailler les parties que vous ne trouverez pas satisfaisantes. A vrai dire j’ai le coeur soulevé en pensant à ce travail, car je vous avoue que j’y ai mis une certaine conscience. Mais je m’abuse sans doute et je n’ai fait peut-être que tout juste ce qu’il fallait pour que ce ne fût pas horrible… »

Lettre d’Elie Cabrol à Gustave Moreau

2 février 1863

« Je mets sous ce pli la somme convenue 2800 F. Je vous serai obligé de bien vouloir bien dire au porteur de ces mots, quand il vous conviendra qu’on vous débarrasse des tableaux soit aujourd’hui ou plus tard, afin que tout se passe à votre entière convenance.

Il me reste, Monsieur, à vous témoigner encore toute ma gratitude, pour avoir bien voulu vous charger d’un travail aussi ingrat qu’important. C’est de votre part un acte de désintéressement dont malheureusement pour vous, je comprends toute l’importance, puisque ceux qui en jouiront ne devront connaître jamais le nom du mystérieux artiste, et ne pourront pas, par conséquent, lui témoigner toute leur reconnaissance.

Si vous me permettez Monsieur, je demanderai à votre ami Fromentin de vouloir bien me conduire de nouveau chez vous, que je puisse de vive voix vous remercier plus vivement.

Recevez Monsieur l’assurance de mon entier dévouement. »

Ary Renan Chronique des arts et de la curiosité n° 5,

4 février 1899

Voici venir le temps où tout l'oeuvre de Gustave Moreau se déploie, où se décèlera tout son immense labeur ; et l'enthousiasme grandit autour de ce nom que connaissaient seuls, hier, quelques initiés. Nous pouvons à bon droit signaler aujourd'hui comme inconnue de ces initiés même une série de quatorze tableaux de Gustave Moreau perdus dans la province française. Bien rares, en effet, sont les dépositaires du secret; le peintre fut, d'ailleurs, le premier à désirer que son oeuvre restât anonyme et ignorée. Il s'agit d'un Chemin de Croix exécuté, vers 1862, pour une église moderne de l’Aveyron, l'église de Decazeville; et jusqu'aux circonstances dans lesquelles Moreau entreprit ce travail ont une certaine étrangeté.

L'important centre minier et métallurgique qui prit, dès 1830, le nom de Decazeville fut artificiellement créé en rase campagne vers cette date. La ville, sortie de terre, se bâtissait bientôt une première église et, pour décorer celle-ci, M. C.1, intéressé à la prospérité du pays et d'ailleurs amateur d'art distingué, cherchait à Paris un jeune artiste capable de fournir au sanctuaire un Chemin de Croix honorable. C'est chez Fromentin que M. C. rencontra. Gustave Moreau ; mais celui-ci, loin d'être sollicité ou de se proposer ouvertement, déjà coutumier du mystère dont il aima singulièrement jusqu'au bout à envelopper sa vie, exécutait aussitôt la tâche et contre une somme dont la modicité ferait exclamer nos acteurs livrait à M. C. les quatorze Stations terminées. Mais il posait une condition : l'oeuvre non signée, devait rester anonyme; le nom de l'auteur ne devait pas être révélé; il s'estimait, disait-il, heureux de l'avoir menée à bien pour des motifs personnels et dans un sentiment dont il ne devait compte à personne.

Aujourd'hui, c'est sa propre gloire qui permet qu'on rompe le pacte de silence. L'oeuvre est trop belle, du reste, pour rester désormais dissimulée, trop nettement marquée du cachet de son auteur pour échapper à une inévitable et facile identification. […]

Moreau travaillait alors à son grand OEdipe, qui fut exposé au Salon de 1864; et sans doute l'exécution du Chemin de Croix fut pour lui un délassement spirituel. Dans les toiles de Decazeville, l'influence de Chassériau est encore bien sensible, et cependant tout l'art de Moreau y est en puissance. A en juger par les nombreuses photographies qu'on nous apporte du fond de l'Aveyron, il n'y a pas de différence appréciable, quant à l'aisance du style et au primesaut de la composition, entre ces quatorze images religieuses de la trente-sixième année et tel sujet du même ordre datant des derniers temps. […]

Rapidement exécutés, en trois ou quatre jours, Moreau improvisait, paraît-il, une de ces toiles, les quatorze tableaux que M. C. eut la bonne fortune de procurer à Decazeville mesurent uniformément 1 mètre de hauteur sur 0,80 mètre de largeur. Deux d'entre eux ont souffert des détériorations assez graves, par suite de l'incurie du clergé.

Nous rappelons que l'oeuvre n'est désignée au respect par aucun nom ; mais c'est pour souhaiter qu'elle soit soustraite dès aujourd'hui aux mauvaises aventures et qu'elle prenne leur rang en retrouvant, pour ainsi dire, un état civil.

Marcel Proust

L'église de Decazeville

La petite église de Decazeville était du plus pur style normand […] Elle renfermait d'ailleurs une suite d'admirables peintures de Moreau, une Descente de Croix qu'il n'avait pas signée et que presque tout le monde ignorait et qui était là, car ce que presque tout le monde ignorait et qui était là, car tous les chefs-d’oeuvre d'un maître ne reposent pas au même endroit. Et l'église de Decazeville était le cimetière ignoré de celle-ci, qui dormait là son sommeil séculaire aussi paisiblement que les morts dont le nom se lisait sur la dalle devant l'église, recevant le soleil aux mêmes heures qu'eux, le sentant vaciller et cesser aux mêmes moments quand un nuage passait, sentant le même vent, car les vitraux étaient souvent ouverts et regardés de temps en temps par les mêmes gens qui avaient pour elle le même respect que pour les morts, respect sans amitié, sans connaissance de leur essence intime et de leur personnalité. Mais un jour quelqu'un épris de l'oeuvre de Moreau les découvrirait et irait se pencher sur ces tombes somptueuses et muettes pour leur demander le secret de la vie du maître défunt. Car les oeuvres humaines à force d'être fixées dans un endroit de la nature finissent par en faire partie, de sorte qu'il nous attire par une sorte de personnalité à demi humaine et elles par une sorte de charme local, et qu'on aime plus les peintures d'avoir à jamais fixé leurs ailes pourpres et bleues dans la petite église revêtue de pierres grises de Decazeville, et la baie de Concarneau de s'y voir refléter les beaux remparts du XIVe siècle. Il semble que la beauté d'art se soit enracinée et soit peu à peu devenue, comme le lieu où elle adhère, quelque chose d'unique et qui ne dépend pas de l'homme, quelque chose que rien ne nous donne si nous n'y retournons.

Extrait de Jean Santeuil, Paris, Gallimard, 2001.

Gilbert Bou

Gustave Moreau à Decazeville

Decazeville, mai 1964

Ainsi dans ce chemin de croix exécuté par Gustave Moreau à trente-sept ans, nous retrouvons sa technique et sa conception de l’art qui vont lui donner la célébrité : la facture lisse, les glacis, le goût de l’arabesque qui lui fait peindre moins l’acte que la beauté du geste, le coloris à la Delacroix, les recherches de composition, la prédilection pour les corps adolescents, l’attirance vers le symbole et le mystère.

Il est temps de sortir de l’oubli ces quatorze toiles et nous ne manquerons pas de rendre hommage à la mémoire de François Cabrol, créateur d’industrie, de son fils Elie Cabrol, esthète et mécène, de cette famille qui, si elle dota Decazeville de ses usines, avait pensé également à lui offrir des oeuvres d’art. Extrait de Gustave Moreau à Decazeville, Editions du Rouergue, avril 2010.

Antoine Maury et Marjorie Nastro

Dans l’intimité du Chemin de Croix de Gustave Moreau : technique picturale et histoire matérielle

Juin 2013

Les biographes décrivent Gustave Moreau comme un dessinateur virtuose, de formation académique. Il aimait travailler sur le vif et copier les chefs-d’oeuvre de l'Antiquité. Pour la réalisation de ses peintures il avait pour habitude de se servir de ses recueils de dessins pour choisir une ou plusieurs figures qu'il agençait à sa guise. Nous connaissons à ce jour une seule planche d'esquisse pour le chemin de croix. Gustave Moreau y a mis en place de façon sommaire les différents plans de la composition et ébauché les postures des personnages. Il semble qu'il n'est pas pensé, ni même réalisé les stations dans l'ordre de lecture du chemin.

La comparaison des dessins préparatoires et des compositions finales montre que Moreau a modifié la quasi-totalité des toiles, sans doute en ébauchant directement sur la préparation. […]

On peut supposer une mise en place de la composition, à partir du dessin préparatoire puis une recherche de forme et d'expression directement sur la toile. On perçoit en effet sur certaines zones, là où la matière est fine et transparente, la présence légère de la ligne sous-jacente ; ligne reprise sur la couche colorée, lorsque la matière est un peu plus couvrante et qu'elle fait disparaitre les contours. Ce procédé technique récurrent sur l'ensemble des quatorze toiles démontre l'importance du dessin et le rôle essentiel que celui-ci joue dans ces peintures.

Les observations des peintures en lumière tangentielle ont mis en évidence une certaine fluidité dans l'exécution et une épaisseur irrégulière de la matière. Le traitement des visages, en particulier celui de Jésus, varie d'une station à l'autre. Certaines figures sont réalisées avec peu de passages, par touches légères, peu chargées (station 8) ; d’autres sont réalisées avec un modelé plus uni et plus doux 7 (station 6). Les lèvres et certains détails expressifs sont accentués par des rehauts colorés ou en reprécisant les contours. Enfin, certains visages sont travaillés par touches épaisses, les détails étant soulignés par des accents vifs ; les contours ayant disparu (Station 5). Gustave Moreau renouvelle la technique picturale en créant des oeuvres à la matière fine et aux effets variés ; une touche expressive et une grande concision dans l'écriture. La matière devient spontanée et vivante, ce qui contribue à accentuer le caractère propre de chaque scène.

Extrait du Catalogue de l’Exposition, Gustave Moreau, Le Chemin oublié, Editions au Fil du Temps.

Copyright : Photo. Jean-François Peiré-DRAC Midi-Pyrénées

Informations pratiques

Informations de contact: 

Musée des Beaux-arts Denys-Puech
Place Clemenceau
12000 Rodez
05 65 77 89 60

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