Dérives argentiques

Dérives argentiques - Jean CAZELLES
Dérives argentiques - Jean CAZELLES
Dérives argentiques - Jean CAZELLES
Lieu: 
Musée d'Art et d'Archéologie d'Aurillac à la Sellerie – Espace photographique Albert Monier
Dates: 
Vendredi, 14. Octobre 2016 - 14:00 - Samedi, 17. Décembre 2016 - 18:00
Tarifs et informations complémentaires: 
Du mardi au samedi de 14h à 18h le dimanche 6 novembre et le dimanche 4 décembre de 14h à 18h Le matin pour les groupes sur réservation au 04 71 45 46 10

Cet automne la Sellerie accueille le photographe Jean Cazelles, connu pour avoir créé en 1988 le Festival Photofolies à Rodez.

Avec "Dérives argentiques" de sa série au long cours "Méprises & Faux-semblants", il nous invite à un voyage onirique, poétique qui suscite admiration, étonnement devant la subtilité de ses tirages noir et blanc aux sels d'argents. Prenant à revers l'objectivité de la photographie, il trouble notre perception par de subtils rehauts de lumière propices au "clair-obscur". Du geste du "graveur", il aime le contact avec la matière qu’il met en scène ; déroutante, elle nous incite à la méditation.

"Dérives argentiques" : A l’affût des télescopages visuels les plus prometteurs, c’est avec la matière-lumière – sa matière-première – que le photographe nous dit la fragilité du regard et la subtilité trompeuse des choses sorties de l’ornière documentaire.

Ruptures d’échelles, retournements de clichés, mutations de données et autres interventions chimiques, lui permettent ici de prendre à revers l’objectivité supposée de la photographie et de faire de sa tâche argentique une oeuvre onirique et unique.

Jean Cazelles connaît bien le musée d'art d'archéologie d'Aurillac. Lors des Journées européennes du patrimoine, en septembre 2008, le musée avait invité l'artiste peintre Claude Chaigneau qui avait alors à son tour convié son ami photographe Jean Cazelles à exposer une série d'oeuvres témoignant de la complicité réelle existant entre les deux amis/artistes originaires tous deux du bassin minier de Decazeville. Il s'agissait de l'exposition Co-incidences.

Des séries d’images ont été échangées entre le plasticien et le photographe, qui s’en sont nourris pour créer d’autres réalisations, à nouveau échangées. Les images sont in fine présentées en diptyque rassemblant systématiquement une photographie noir et blanc et un dessin en couleur, selon des rapprochements formels, synthèse d’une démarche inédite qui montre bien les inspirations mutuelles. En effet aussi bien les photographies que les tableaux représentent ou s'inspirent des paysages post-industriels de cette région, mêlant vestiges industriels et éléments naturels.

Mais aujourd’hui, de "Méprises" en "Faux-semblants", Jean Cazelles voit l’opportunité de jouer avec la polysémie de l’image et la sensualité de la matière pour transgresser plus encore le réel et son emprise récurrente. Une orientation décisive qu’il revendique aujourd’hui avec la série "Dérives argentiques".

Jean Cazelles

Pour mieux comprendre le travail et les oeuvres de Jean Cazelles à Aurillac, nous vous invitons à relire une préface de son ouvrage «Méprises et Faux-semblants » signée par le journaliste, écrivain et historien de la photographie française Jean-Claude Gautrand en août 2013.



Jean Cazelles nous invite à pénétrer dans sa caverne d’alchimiste pour y contempler d’étranges révélations toutes aussi surprenantes les unes que les autres. Son univers particulier qui, dès sa naissance, l’a plongé dans le monde du noir, noir des schistes, noir des fumées, noir de la houille et des crassiers, se démarque quelque peu des normes habituelles. Sa photographie n’est pas un miroir du monde mais une image inventée quoique bien réelle. Elle est l’illustration même de la différence existant entre « voir » et « regarder », distinguo subtil que d’aucuns s’obstinent à ignorer. S’appesantir sur la forme, l’objet, la matière avec toute l’acuité d’un regard est l’un des secrets de ceux pour qui l’imagination commande à la vision. C’était là l’un des credo du Groupe Libre Expression fondé avec Jean Dieuzaide et quelques amis dans les années 1960. Groupe qui a quelque peu bousculé le monde convenu de la photographie de l’époque. Nul doute qu’alors, Jean Cazelles aurait été l’un des premiers à rejoindre ce mouvement avant-gardiste. Son monde profond était le nôtre comme sa passion pour le mystère des choses et sa volonté d’explorer l’autre côté du miroir.

« La photographie est un mirage et les appareils sont des machines à métamorphoses » a écrit Minor White. Affirmation que Jean Cazelles n’a cessé de partager depuis ses premières images alors plus documentaires : usines abandonnées, terrains vagues, sous-bois ou paysages marqués par l’homme. Avec déjà une perception aiguë des lieux et des objets et une obsession pour le contraste et le clair obscur. Démarche qu’il n’a cessé d’approfondir pour aller plus loin encore à la découverte de mondes inconnus tout en méprisant les modes et intérêts marchands. « Il faut, disait Rimbaud, être voyant, se faire voyant, voleur de feu ». Le feu c’est la lumière, mais c’est aussi la cendre, le noir. C’est là tout le processus que Jean Cazelles ne cesse de poursuivre en arpentant ces terres sombres dont il excelle à déchiffrer les informations lumineuses. Chercher ce que l’oeil n’a pas l’habitude de voir. Dégager et surprendre les valeurs, les rapports excessifs du contenu substantiel du visible : matière et lumière d’une part, couleur et forme d’autre part.

Tout le sens des images de Jean Cazelles tient dans cette esthétique du fragment, dans larencontre d’une matière tangible et d’une lumière impalpable qu’il interroge dans son surgissement comme dans son effacement. Dissoudre la substance réelle de la photographie, et cela presque jusqu’à la dissolution complète. C’est alors ce reste de réalité qui constitue l’étrange fascination de ses photographies où l’ombre déclenche des fulgurances lumineuses qui magnifient et révèlent d’étranges secrets cachés. D’autant que Jean Cazelles se complait chaque jour davantage à s’installer dans un noir silence de plus en plus expressif qui n’est pas sans évoquer le mouvement de Hartung, les traces de Tobey où le geste de Soulages qui affirme par ailleurs « De la tourbe primordiale émerge la lumière ». Cette lumière qui semble jaillir de l’ombre devient le sujet même de l’image, le moyen d’accès au rêve et à la contemplation. C’est là l’obsession du photographe qui affirme son goût pour l’exploration de ces surfaces obscures striées d’éclats lumineux, pour l’immersion dans la profondeur de l’opacité. Associé à une conception formelle rigoureuse, cette volonté de s’abstraire du réel pour mieux y

plonger lui permet de découvrir des images et des évocations invisibles autrement.

« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver » (René Char). Ces « Méprises & Faux-semblants », synthèse d’un travail aussi authentique que permanent, nous offrent avec leurs triptyques, une encyclopédie de traces et de propositions largement ouvertes à l’imagination de chacun. Amoureux comme Vinci de cette « lumière de l’ombre » qui privilégie la délicatesse et souvent l’éphémère, Jean Cazelles n’affirme rien, il suggère, et nous propose, dans un langage peu conventionnel qui ne se livre pas au premier

instant, des fragments spectacles capables de déclencher notre lyrisme intérieur. Quant aux éternels incrédules, donnons leur à méditer cette phrase de Goethe :

« On ne voit que ce que l’on sait ».



 

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